GAEL FAYE A LA RECHERCHE DE L’INSPIRATION AU BURUNDI.

Gaël Faye.

Après un premier album (Milk Coffee & Sugar) et une année plutôt surchargée qui l’ a vu proclamé par plusieurs médias, «meilleur révélation hip hop français de l’année 2010», le duo Milk Coffee and Sugar s’est rendu au Burundi, pays qui abrite non seulement la source la plus méridionale du Nil mais aussi pays natif  et source d’inspiration du premier album solo de Gaël Faye membre du groupe. Pour Gaël Faye ce n’était pas sa première descente à la source depuis qu’il vit en exil en France mais cette fois-ci il était accompagné par Edgar Sekloka alias Sugar (l’autre membre du duo).

Les deux « MC’s » ne sont ni ministres de cultes ni officiers de l’état civil mais ils marient si bien le rap et le slam sur un fond jazzy donnant une saveur particulière et unique à cet art de jouer avec les mots, leur sens et leurs sonorité.

Gaël Faye, Edgar Sekloka. Milk Coffee & Sugar.

En attendant la sortie ce premier opus prévu pour début 2012 nous avons rencontré Gael Faye de retour à Paris après un petit séjour au Burundi où il vient de travailler sur son premier album solo.

Adolphe B.: Qui est Gaël Faye? Présentez vous aux lecteurs de www.afrique.fr

Gaël Faye: Je suis un auteur et interprète de textes de slam, de rap, et de poésie. Je compose également des mélodies. Je suis membre du groupe de rap Milk Coffee & Sugar (www.milkcoffeeandsugar.com). Je suis également métis franco-rwandais, né au Burundi. Mes origines ont une importance dans ce cadre car ce sera le point de départ de mon album solo actuellement en préparation.

Adolphe B.: Que ça soit Coffee ( coffee la boisson mais aussi le titre du livre d’Edgar), ou Sugar  (le nom de scène d’Edgard)les deux mots qui forment l’acronyme MCS font référence à EDGAR SEKLOKA, ce qui me fait penser que Milk fait référence à vous. Est-ce vrai? Pourquoi Milk?

Gaël Faye: Non pas vraiment. Le nom de scène de Edgar c’est Sugar donc le sucre est un clin d’œil à ce pseudonyme. Milk Coffee peut être vu comme un clin d’œil à mon métissage. On dit souvent des mulâtres comme moi qu’ils sont des « café au lait », non ?

Adolphe B.: Est-ce que c’était « prévu» que Gaël Faye allait devenir un artiste engagé? Comment y êtes vous tombé? Est ce que aviez vous déjà entrepris la voie ou le parcours artistique avant de partir pour la France?

Gaël Faye: Je ne me définis pas comme étant un artiste engagé. Il m’arrive de faire des chansons au contenu engagé, c’est à dire qui prennent position par rapport à une problématique sociale ou historique. Je me considère beaucoup plus comme un artiste de l’exil. C’est l’exil qui a forgé mon art, qui a fait mûrir ma réflexion, qui m’a poussé à mettre le monde et mon identité en perspective. J’ai écris mon premier texte quelques jours avant de quitter le Burundi. J’ai écris un sentiment d’urgence, de peur face à la guerre qui avait lieu autour de nous. A ce moment là ce n’était pas de l’art. C’était une pulsion irrépressible. Puis c’est devenu un besoin. Je n’avais pas vocation à écrire. C’est Dany Laferrière qui écrit très justement dans son roman L’énigme du retour « je doute de toute vocation d’écrivain en exil ».

Prévu Pas Prévu MILK COFFEE SUGAR (Clip Officiel):

http://www.youtube.com/watch?v=Vj12ek3h2WQ

Adolphe B.: Grandi au Burundi, vous vous installez en France à 13 ans et déjà à 16 ans vous signez et vous côtoyez les plus grands noms du hip hop (Saian Super Crew, La rumeur, Neg’marron,..) et Showbiz français. N’est il pas très tôt? J’ai comme une impression que quelques passages de votre parcours artistique nous échappe. Où avez-vous forgé ce savoir faire si tôt? Trois années auront été suffisantes pour vous forger une espace dans la cour des grands?

Gaël Faye: Non ce n’est pas vraiment ça. C’est vrai qu’à 16 ans j’ai eu la chance de signer dans le label SQUATE SQY. Cela m’a permis de participer à de nombreuses mixtapes, compilations, Streets CDs. J’ai aussi eu la chance de gagner des tremplins qui m’ont permis de faire de belles premières parties tels que les artistes que vous avez cités. Mais à côté de ça j’étais un gentil étudiant. Je n’aurais jamais imaginé vivre de mon rap. Je voulais faire un « vrai métier ». J’ai passé mon bac, j’ai eu des diplômes, j’ai eu un « bon travail », dans un bureau, avec des horaires, une cravate et une carte de cantine. Seulement à côté je n’ai jamais cessé d’écrire et d’enregistrer. Le soir et le week-end j’étais en studio, j’étais sur des scènes slam, je faisais des concerts. Et un jour j’ai pris la décision d’essayer de faire vivre mon art au-delà d’un cercle très restreint. Avec Edgar on a monté notre propre label, on a financé notre album, on l’a sortit. On a fait exister notre musique au-delà de la cuisine dans laquelle on a fait toutes nos premières maquettes.

Adolphe B.: Une musique comme la votre à base de slam sur un fond jazzy n’est très populaire au Burundi. Comment les burundais ont ils accueilli les MCS (au complet cette fois-ci) lors de votre récente descente sur Buja?

Gaël Faye: Les burundais n’ont pas vraiment pu nous accueillir car nous n’avons pas donné de concert. Nous étions au Burundi pour enregistrer des chansons et tourner des clips. Mais j’étais au Burundi quelques mois auparavant pour présenter l’album de Milk Coffee & Sugar auprès des radios et des télés. Et j’ai reçu beaucoup de messages de personnes qui me disaient aimer cette musique. Au delà de la musique, qui peut parfois prendre des accents jazz effectivement, il y a les textes qui traitent de sujets qui peuvent directement toucher les burundais, mais aussi les iraniens, les anglais ou les indonésiens et tout être humain finalement car on tente l’universel dans le texte… du moins on essaye de dépasser notre particularisme.

Milk Coffee and Sugar au Burundi 2011:

http://www.youtube.com/watch?v=1Nwolk2e1Cs

Adolphe B.: Qu’est ce qu’il ya de burundais ou de votre enfance au Burundi dans votre musique?

Gaël Faye: Le Burundi et le Rwanda sont ma première source d’inspiration. C’est ma sève, mon flux, mon lait maternel. Je m’oblige à écrire sur autre chose pour parler à un public plus large mais si je me laissais aller je ne parlerais que de Tanganyika, d’odeurs d’eucalyptus, du bruit du robinet qui coule derrière la moustiquaire à l’heure de la sieste, de l’hymne nationale, de ma grand mère, des boîtes de Nido, du bruit de la pluie sur les toits de tôles, des myriades d’enfants, de la douceur des collines, de la guerre, du génocide, des camps de déplacés, des élections… Au delà de l’écriture j’essaye aussi de plus en plus d’intégrer des sonorités du Burundi comme le tambour Ingoma, l’Ikembe, l’Inanga et bien sûr des voix en kirundi et kinyarwanda.

Adolphe B.: Parlez nous de votre album solo. Quand sort il? Quelques anticipations (les collaborations, le contenu,..). « Bouge à Buja»  et «petit pays»  les tubes que les burundais connaissent déjà en feront partie? Qu’en est il de Jérémie Hakeshimana (Yélé) et Francis Muhire?

Bouge à Buja (original version)

PetitPays( Gael feat Muhire Francis) original version

Gaël Faye: Mon album solo sortira début 2012. C’est un album écrit entre Bujumbura, Paris et Kigali. Les séances d’enregistrement se font également entre Bujumbura et Paris. Il s’agit d’un album autobiographique. Il retrace mon parcours de métis franco-rwandais né au Burundi qui a dû quitter son pays natal en proie à la guerre pour connaître l’exil. Je parle également du monde du travail, de ma passion pour le Hip Hop, de ma famille, de mes amours. Il y aura des invités mais je n’annonce rien pour le moment. Francis Muhire et Jérémie Hakeshimana Yélé sont de grands musiciens que je respecte, ils auront une place dans cet album bien entendu. Les deux titres que vous citez seront sur cet album mais nous les avons réenregistrer. Les nouvelles versions vont être différentes de celles que les burundais connaissent. Il y aura également des clips qui vont mettre le Burundi à l’honneur, qui vont montrer ce pays sous un angle différent de l’idée que l’on s’en fait habituellement.

Gael Faye et Francis Muhire invité sur son album solo prévu pour 2012.

Adolphe B.: Vous avez grandi au Burundi et vous y revenez souvent, vous côtoyez plusieurs artistes burundais, que pensez vous du showbiz burundais? Quels sont les artistes qui ont retenu particulièrement votre attention et pourquoi? Pouvez-vous nous indiquer un artiste burundais à conseiller aux lecteurs de Afrique.fr

Gaël Faye: Je ne sais pas si l’on peut parler de show-biz burundais. Malheureusement la musique au Burundi ne génère pas assez de revenus pour utiliser cette appellation. Les artistes qui ont retenu mon attention sont nombreux mais j’aime la démarche de gens comme Jérémie Hakeshimana (http://www.afrique.fr/culturel/burundi-yele-joueur-de-pilons/), Francis Muhire (http://www.myspace.com/soulfulwind), Steven Sogo (http://www.afrique.fr/interviews-2/sogo-ca-s%E2%80%99exporte/) pour leur volonté de marier modernité et tradition. Ils sont des défricheurs de style, ils osent prendre des chemins de traverses non explorés. Sinon je conseille aux lecteurs d’aller voir les tambourinaires du Burundi si ils passent près de chez vous, ça reste un spectacle unique au monde à voir en vraie une fois dans sa vie.

Gael Faye et les célèbres tambourinaires du Burundi. "Un spectacle unique au monde à voir en vraie une fois dans sa vie".

Adolphe B.: Pourquoi selon vous les artistes burundais ne parviennent pas à vivre de leur musique? Quel serait la solution ou le remède selon vous? Les artistes burundais ont-ils une chance de se tailler une place dans le showbiz mondiale ou du moins de se faire connaitre?

Gaël Faye: Vivre de sa musique c’est un luxe, il faut s’en rendre compte. Il n’y a pas d’industrie du disque au Burundi donc les revenus liés à la vente de support musicaux est déjà à exclure. Il n’existe pas non plus de réglementations très strictes concernant les droits d’auteurs. Autant dire que les solutions sont limitées. Il y a les revenus des concerts (ce que l’on appel Karaoké à Bujumbura) mais une nouvelle loi de limitation des fréquences sonores la nuit vient de mettre tous les « groupes live » du Burundi au chômage. Il reste les artistes « domestiqués » qui chantent les louanges du pouvoir ou qui travaillent pour les groupes de téléphonie mobile ou les églises en tout genres. Et pour finir il y a la solution de l’exil avec ce que ça comporte de rêves et d’amers désillusions. Parler de show biz mondiale c’est mettre la charrue avant les bœufs. Il faudrait avant de penser à ça faire en sorte que la musique burundaise puisse exister, s’exprimer localement, que les artistes puissent avoir accès à des instruments de musique, que la culture soit encouragé au-delà du folklore. Beyoncé, Jay Z et Lady Gaga on verra plus tard !!!

Adolphe B.: Est-ce que vous vous rendez compte du rôle que vous et le MCS (Milk Coffee & Sugar) pouvez jouer pour faire connaitre les artistes burundais (et pourquoi pas le Burundi) en France et dans le monde? Etes vous prêt à assumer cette lourde responsabilité?

Gaël Faye: La plupart des gens à qui je dis que je viens du Burundi ne savent même pas où se trouve ce pays. C’est en ça que je me rends compte que forcément je joue un rôle important en parlant du Burundi ou de Bujumbura dans mes chansons. Je suis porte drapeau malgré moi, mais mon art reste avant tout personnel. Je ne suis pas un guichet du Ministère du Tourisme burundais. Je parle de ce qui me touche, je critique et j’aime en fonction de ma sensibilité.

Gaël Faye au studio Tanganyika à Bujumbura.

Adolphe B.: À un artiste aux textes engagés tel que vous, il est difficile (pour ne pas dire impossible) de parler seulement musique. Quelle lecture donnez vous à ce qui est entrain de se passer en Lybie, Tunisie, Egypte,.. Le «système est à refaire» en Afrique (et partout dans le monde) comme vous le dites dans votre morceau «Alien»? Si oui comment?

Gaël Faye: Le système est à refaire en plaçant l’Homme au centre. La rue tunisienne et égyptienne a chassé des dictateurs. Pour moi c’est une chose éminemment importante. Il n’y avait pas de leaders, c’était spontané et ça c’est fait. Chacun à son niveau avec ses armes dérisoires a mis la tyrannie à genoux. Comme je le dis dans un texte « les utopies sont mortes en goulag » mais ce genre d’exemple montre que les peuples n’ont pas besoins de leaders. Le pouvoir devrait être aux mains du peuple, véritablement. Je ne parle pas des pseudo démocraties qui nous obligent à voter soit pour la peste soit pour le choléra. L’argent devrait également redevenir un moyen et non pas une fin. Tout les pays qui se réclament des droits de l’Homme et de la démocratie, France et Etats Unis en tête, ont soutenu les dirigeants arabes car ils leur fournissaient argent et marchés. Gare aux mots ! Une révolution c’est un changement profond. Les peuples de l’Afrique du Nord ont renversés des pouvoirs, la Révolution sera effective quand ces mêmes peuples prendront leurs destins en mains pour inventer une nouvelle aube.

« Alien » – Milk Coffee& Sugar (clip officiel):

http://www.youtube.com/watch?v=h9oNC60pL2A&feature=relmfu

Adolphe B.: Les jeunes « non politisés » qui se réveillent en Afrique du Nord et opèrent des révolutions, des changements à l’aide des outils modernes qu’offre la technologie (communication facebook, twitter,.., est ce un scénario possible en Afrique sub saharienne plus pauvre (et moins technologique)? L’Afrique noire n’est elle pas «condamnée à l’échec» sans ces support médiatiques, technologiques qui sont incontrôlables par le pouvoir?.

Gaël Faye: Internet c’est bien mais comme prophétisait Gil Scott Heron « The Revolution will not be televised ». La révolution ne se fera pas sur internet. La révolution a besoin de cerveaux et de bras pour mettre en marche une nouvelle façon de vivre. Il faut lire « le manifeste pour les produits de haute nécessité » écrits par des intellectuels antillais dont Edouard Glissant. Il nous dit que se rebeller, se révolter est une chose fondamentale mais que cela ne sert à rien si l’on ne le fait pas pour réinventer d’autres possibles. Pour ça il faut libérer les imaginations et les imaginaires. Il faut oser rêver les pieds dans le réel. L’Afrique noire est condamné à l’échec car elle poursuit un rêve importé, un imaginaire qui n’est pas le sien. Pour les indépendances nos pères ont espéré le soleil, et 50 ans plus tard c’est un échec brûlant. Aujourd’hui nous exigeons une éclipse. Peut être alors verrons nous les étoiles à suivre.

Adolphe B.: En attendant impatiemment la sortie de votre album solo je vous remercie pour l’entretien.

Gaël Faye: Merci à vous Adolphe et bravo pour votre travail qui consiste à rendre visible sur la toile les artistes burundais. Longue vie à votre démarche et à bientôt.

Propos recueillis par Adolphe BIREHANISENGE.

« Je vis »- Milk Coffee & Sugar (clip officiel):

http://www.youtube.com/watch?v=CITIZSL3COM&feature=relmfu

POUR TOUT SAVOIR SUR GAEL FAYE ET MILK COFFEE & SUGAR VISITEZ:

http://www.myspace.com/gaelfaye

http://www.myspace.com/milkcoffeesugar

http://www.youtube.com/user/gfaye888

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