Masques africains : entre tradition, appropriation et rejet

Les masques en Afrique constituent tout un ensemble de valeurs, de références culturelles, spirituelles et identitaires. Ils font partie intégrante de l’art de la sculpture africaine, et représentent souvent le divin, l’ancêtre, l’abstrait et le réel. Aujourd’hui, ils incarnent habituellement le beau ou tout simplement l’objet curieux qui attire ou qui repousse.
En Afrique de l’ouest par exemple, chaque masque joue un rôle spécifique en fonction de la société ou du peuple auquel il appartient. Ils sont utilisés lors des rites tribaux et des cérémonies d’envergures pour entretenir, et parfois rétablir l’ordre entre le monde des humains et celui des esprits. C’est le cas des masques utilisés lors de la cérémonie Gèlèdè chez le peuple Yorouba, originaire du Nigéria, également présent au Bénin et au Togo.

Les masques Gèlèdè sont des masques aux apparences de femme, portés par des hommes initiés. Ils sont généralement composés de deux parties : une partie inférieur représentant le visage d’une femme avec des balafres et une partie supérieure avec des motifs plus complexes (oiseaux, serpent…), qui symbolise le pouvoir intérieur de la femme. Selon les croyances Yoroubas, la femme est détentrice d’une puissante énergie qui favorise la fertilité et la prospérité de la société. Mais il arrive que, chez certaines femmes, cette force devienne négative (sorcellerie) et nuisible au peuple. A cet effet, les Gèlèdès sortent rétablir l’ordre en apaisant les esprits à travers des danses accompagnées de libations et de sacrifices pour le bien-être de la communauté.Masque Gelede

Diversité des masques
Il existe plusieurs types de masques traditionnels : masques funéraires, masques d’initiations, masques de guerre… et des masques créés dans un but purement esthétique. Les masques traditionnels sont fabriqués dans des contextes particuliers. Le choix du bois, la forme du masque et ses couleurs sont souvent décidés par l’oracle après consultation du monde des esprits.
Tout ceci confère au masque son caractère sacré, comme le souligne Anani Akpamagbo, sculpteur togolais. Installé dans son atelier situé dans le quartier Super Taco à Lomé, entouré de ses œuvres dont plusieurs masques aussi significatifs les uns que les autres, on y sent l’odeur du bois fraichement coupé, tout ceci dans un cadre assez mystique où chants d’oiseaux se mêlent aux bruits de ses outils de travail. Une paix s’y dégage et il nous raconte avec passion son amour pour les masques : « Il y a tout dans le bois, c’est comme un être humain, c’est pourquoi l’africain taille les masques dans le bois. Le bois est vivant, il peut aussi se dégrader comme le corps humain. Tout comme ce dernier, Il a été conçu à partir de l’eau, de la terre, du feu et de l’air. Le bois a donc aussi une âme. Avant de tailler un bois, je lui demande de m’aider à faire sortir ce qu’il veut de lui-même. Les masques représentent l’âme de l’Afrique. Mais, il est triste de voir qu’aujourd’hui, les masques soient plus appréciés par les occidentaux que les africains eux même », explique-t-il.
Outre les sculpteurs, l’univers du masque fascine plusieurs créateurs d’œuvre. Au-delà de l’expression artistique, selon Mawuli Komi Kugbadzor artiste slameur et peintre togolais, le masque est un héritage : « les masques restent un patrimoine culturel africain. Ils ont une valeur plastique et spirituelle. Ces derniers m’inspirent un profond respect. En tant qu’artiste, je suis souvent surpris par l’expression qui se dégage d’un masque (…) je sens que les sculpteurs essaient de rendre visible l’invisible », précise-t-il.

Ils suscitent des appréhensions
De nos jours, plusieurs personnes, notamment les jeunes, apprécient diversement les masques. Objets maléfiques pour certains, valeur ancestrale, ou choses de moindre importance pour d’autres.
Pour Ivonne, jeune fonctionnaire à Lomé (Togo), le masque peut représenter un danger. « Personnellement je n’aime pas les masques et les statuettes. Ce sont des objets qui attirent des mauvais esprits. Il n’est pas bon d’acheter ou de garder ces choses à la maison. », Affirme-t-elle.
Benoit Amégnon, étudiant à l’Université de Lomé n’est pas du même avis : « Les masques nous appartiennent, (…) nous avons le devoir de les respecter. Les églises ont fait qu’aujourd’hui les gens abandonnent la tradition. Le masque n’a rien de mauvais comme le pensent certains. Ce sont des gens malintentionnés qui utilisent le pouvoir de certains masques pour nuire. », Confie -t-il.
Selon Daniel Akamebu, jeune logisticien à Lomé, la valeur accordée aux masques est mitigée : « selon moi les masques n’occupent pas une place assez importante dans la société. Mise à part leur valeur traditionnelle, les masques ne sont que des objets d’arts qui ont de nos jours une valeur marchande considérable », affirme-t-il.
D’après des chefs coutumiers et certains sculpteurs, les masques africains continuent de garder leur valeur culturelle et sacrée. Même si ces derniers ne sont plus respectés et considérés à leur juste valeur comme avant, ils demeurent toujours aussi importants avec un poids traditionnel considérable.

Ecrit par Eklin Y. Khaunbiow-Hanck

Image associée : Masque Dan de Côte d’Ivoire  / © Roman Bonnefoy

 

 

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