UN INSTITUT DE MUSICOLOGIE POUR SAUVER LA MUSIQUE DU BURUNDI DU DECLIN ?

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Qu’on se dise la vérité. L’époque du Burundi traditionnel, où tout père de famille était censé posséder et savoir jouer d’un ou plusieurs instruments musicaux, (dont l’Inanga, l’Ikembe, l’Umuduli, etc.) n’est plus. Le contexte actuel est plutôt celui des musiques exotiques qui ont envahi et dominé notre société, allant jusqu’à supplanter et effacer presque complètement la présence de la nôtre. La riche musique burundaise des années 70 n’est plus et les jeunes artistes d’aujourd’hui puisent leur inspiration dans d’autres cieux au détriment de notre culture. Et pourtant le Burundi très peu connu culturellement dans le monde a beaucoup à offrir. Qui sauvera la Musique burundaise du déclin ? Et si le salut venait d’un religieux ? Moi je n’en doute pas. Rencontre avec Mgr Justin Baransananikiye, artiste auteur compositeur du hit « Ku gasozi », auteur du livre « De l’Inanga à la guitare classique. Une histoire de la musique burundaise moderne (1960-1985) » mais surtout fondateur de l’Institut de Musicologie de Gitega.

 

Adolphe B. : Qui est Mgr Justin Baransananikiye? Présentez-vous aux lecteurs de www.Afrique.fr

Mgr Justin Baransananikiye : Je suis Burundais, né à Bujumbura et vivant actuellement à Gitega, au centre du Burundi où je suis Evêque de l’EPISCOPAL FREE CHURCH et en même temps Directeur de l’INSTITUT DE MUSICOLOGIE DE GITEGA. En plus, je suis musicien de carrière et je le reste.

Adolphe B. : Auteur du livre « De l’Inanga à la guitare classique. Une histoire de la musique burundaise moderne (1960-1985) » artiste, créateur de l’Institut de Musicologie de Gitega mais aussi Religieux. Qu’est ce qui prime ? Sauver les âmes où les musiciens ?

Mgr Justin Baransananikiye : Les musiciens sont aussi des âmes, n’est-ce pas ? Si je rangeais les choses dans l’ordre chronologique. Ma carrière de musicien a débuté en 1977, longtemps avant que je ne devienne Pasteur en 1991 puis Evêque en 1999. L’artiste dont le père fut pasteur est finalement devenu lui aussi religieux en commençant par la direction d’une chorale. Etre musicien est un talent et un métier tandis qu’être religieux est une vocation. Alors, comme le métier n’a pas empêché la vocation d’émerger, et que cette dernière non plus n’a pas effacé mon histoire, je défends la cause des deux de la même manière.

Adolphe B. : Un religieux qui parle de musique, ça ne ramène pas nécessairement le débat à la musique grégorienne pourtant peu populaire auprès des jeunes ?

Mgr Justin Baransananikiye : Peut-être, OUI et peut-être, NON. J’ai fait de hautes études de Théologie en même temps que celles de la Musique sous toutes ses formes, genres et styles. La Musique grégorienne a sa part que nous respectons au sein de l’Eglise ; elle a sa façon de communiquer un message spécial pour lequel elle a été conçue. Mon cursus et ma spécialisation ont porté sur toutes sortes de musiques. Je crois que les jeunes ne sont pas mal à l’aise dans leurs musiques Rock, Pop, Soul, Reggae, Zouk, etc. Je suis à leur service dans tout ce qui s’appelle musique.

 

Mgr Justin Baransananikiye jouant "Umuduli" un instrument musical traditionnel du Burundi

Mgr Justin Baransananikiye jouant « Umuduli » un instrument musical traditionnel du Burundi

Adolphe B. : Quand et comment est née l’initiative de création d’un institut de musicologie au Burundi ? Quel est son objectif ?

Mgr Justin Baransananikiye :  Comme je l’écris dans mon livre De l’Inanga à la Guitare Classique, Une histoire de la naissance de la Musique burundaise Moderne, je cite : « La vision de création au Burundi d’un Institut ayant la vocation de donner une formation professionnelle en matière de Musique est née en 1978, alors que Justin Baransananikiye, ancien professeur de Musique à l’Ecole Normale de Kibimba, venait d’être affecté comme Coordinateur du Département des Arts et de la Culture et en même temps Chef du Service de Musique et de l’Orchestre National du Burundi encore naissant au sein du Ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture. Mais L’INSTITUT DE MUSICOLOGIE DE GITEGA n’a vu le jour qu’à la fin de l’année 2013.

 

Adolphe B. : Pourquoi Gitega et non Bujumbura la capitale où sont concentrés grand nombre d’artistes ou aspirant artistes musiciens  du Burundi?

Mgr Justin Baransananikiye : Les gens de la capitale Bujumbura estiment toujours que toutes les bonnes choses doivent aller d’abord chez eux, ce qui n’est pas du tout justifié. Un INSTITUT DE MUSICOLOGIE comme le nôtre ne fonde pas sa philosophie d’implantation sur un tel constat. Au passage, saviez-vous que les artistes ou aspirant artistes de Bujumbura auxquels vous faites allusion n’acceptent jamais d’étudier la musique ? Les médias burundais n’ont jamais mis en avant ce facteur.

Adolphe B. : Quel type de formation offre l’Institut de musicologie de Gitega ? Est-ce une formation académique ? Elle dure combien d’années ?

Mgr Justin Baransananikiye : Nous sommes un INSTITUT DE FORMATION ACADEMIQUE SUPERIEURE EN MATIERE DE MUSIQUE et non pas une petite école de musique comme certains le penseraient. Nous offrons une formation académique, raison pour laquelle nous recrutons uniquement des finalistes de l’enseignement secondaire. Les candidats font d’abord une année qui leur donne d’obtenir le DIPLOME DE MAITRE DU SOLFEGE. Ils peuvent ensuite étudier deux autres années pour obtenir la LICENCE EN MUSIQUE.

 

Adolphe B. : Laisseriez-vous votre enfant, choisir ce type de formation au lieu d’une formation en économie, Droit, médicine…etc ? Encourager les jeunes à étudier de la musique alors qu’elle ne fait pas vivre est-ce raisonnable ?

Mgr Justin Baransananikiye : Absolument, Monsieur Adolphe, mon fils qui joue du piano comme amateur entrera bientôt à l’Institut de Musicologie pour qu’il ait un calibre international dans ce métier. Les familles des grands musiciens Bob Marley, Jimmy Hendrix, Michael Jackson, etc, sont parmi les gens les plus riches aux Etats-Unis. Entendons-nous bien : la musique comme je le répète toujours, ce n’est pas chanter dans un orchestre seulement. A l’Institut de Musicologie de Gitega, nous enseignons LES METIERS DE LA MUSIQUE, qui englobent plusieurs domaines, Compositeur, Parolier, Chanteur, Auteur de poèmes à chanter, Arrangeur musical, Producteur, Agent artistique, DJ, différentes fonctions d’instrumentistes, chef d’orchestre, directeur musical, Bibliothécaire musical, Ingénieur de son, Label, etc, etc. Aurions-nous déjà atteint ce stade de développement en musique au Burundi ? Ce sont plutôt les pays africains qui devraient concevoir et appliquer une politique culturelle favorable au secteur de la musique lui permettant de s’épanouir et de faire vivre les artistes qui la font.

 

Adolphe B. : Grâce aux moyens technologiques avancés (studios numériques, ) même ceux qui n’ont aucun talent parviennent à chanter produire des albums et même à avoir du succès pourquoi auraient ils soudain ce désir d’être formés en musique ? Quelle serait la valeur ajoutée ? Pourquoi un FIZZO (Désiré Mugani) qui remplit les stades sans aucune formation en musique viendrait se former en musique ?

Mgr Justin Baransananikiye : Ces moyens technologiques modernes ne sont pas des connaissances en musique. Ils ne composent pas de chansons, n’écrivent pas les paroles à chanter. Si FIZZO et d’autres ajoutaient la connaissance de la science musicale à cela, ils deviendraient des vedettes internationales au niveau de Manu Dibango et Youssou ou Mory Kanté. Le vrai musicien fonde d’abord son métier sur le travail de composition. Etre compositeur est un talent inné. On ne l’acquiert pas dans un studio numérique. Voyez comment ces frères de l’Afrique de l’Ouest sont en train de balancer le monde entier avec les fruits fantastiques des recherches qu’ils font au sein des musiques traditionnelles de leurs pays et qu’ils développent dans le courant des « musiques du monde ! »  Pendant ce temps, les musiciens burundais, eux,  pensent être en train de gagner des succès dans l’imitation de styles musicaux qui ne sont pas les leurs. C’est au niveau de l’Ethnomusicologie que se cache la clef de la réussite de nos artistes. Le blog de l’Institut de Musicologie de Gitega, https://musicologygitega.wordpress.com  fait tout pour ouvrir les yeux aux musiciens burundais afin qu’ils découvrent les immenses richesses encore inexploitées dans nos musiques traditionnelles, originales. Nous sentons tous qu’ils sont devant un mur et qu’ils ne peuvent plus avancer sans APPORTER QUELQUE CHOSE D’ORIGINAL AU MONDE. Espérons qu’ils y répondront un jour.

 

Adolphe B. : Lors de votre intervention lors de la présentation de votre livre vous parliez de la déchéance, déclin, plagiat et même de piratage lorsque vous évoquiez la musique des artistes d’aujourd’hui ou de la deuxième génération. La situation est-elle si catastrophique ? Personne des artistes d’aujourd’hui n’est épargné ? Si non qui ?

 

Mgr Justin Baransananikiye : Bien sûr, la situation n’a pas du tout changé car rien n’a été fait pour y remédier. Certains des musiciens burundais d’aujourd’hui ont compris le signal et font des efforts en travaillant sur base d’une recherche intelligente et organisée au sein de notre patrimoine musical national. Le jeune universitaire Yves KAMI, tout comme Patrick NDIKUMANA, et la jeune fille Fidélité BIGIRIMANA qui termine la faculté des sciences économiques à l’Université du Burundi, donnent un grand espoir pour l’avenir de la Musique burundaise moderne. Il faudrait les encadrer et les soutenir. Leurs compositions sont originales et reflètent vraiment les accents de notre expression musicale.

https://www.youtube.com/watch?v=sbGNJYX25Tg

 

Adolphe B. : A quand la sortie de votre prochain livre sur les artistes de la deuxième génération ? Où se procurer le précèdent ?

Mgr Justin Baransananikiye : On y travaille sérieusement. Cela prend du temps parce que la période dont il est question commence de manière désordonnée. Il nous faut correctement ranger l’histoire de façon chronologique. Mon premier ouvrage « De l’Inanga à la Guitare Classique, une histoire de la naissance de la Musique Burundaise Moderne » est en vente à la Librairie Saint-Paul à Bujumbura. Mais je pense qu’il serait en voie de s’épuiser et il nous faudrait faire un nouveau tirage. Si un investisseur y serait intéressé, nous signerions volontiers un contrat de production et de distribution.

Adolphe B. : Quels sont les perspectives d’avenir pour l’institut et de quoi a-t-il besoin pour prospérer ?

Mgr Justin Baransananikiye : L’Institut de Musicologie de Gitega poursuivra la formation d’élites Burundaises spécialisées en matière de Musique. Nous devons procurer au pays des enseignants qualifiés en musique. Il n’y en a pas ! Pour les candidats n’ayant pas le niveau du secondaire que nous exigeons au recrutement, nous avons déjà mis en place un Cycle Préparatoire de Musique qui accueille ceux ayant seulement le niveau du cycle inférieur des humanités. Nos projets sont nombreux et nous en appelons à tous les partenaires nationaux et internationaux intéressés par le secteur musical de nous épauler. L’Institut de Musicologie a encore besoin de bâtiments et structures techniques appropriées à sa mission.

Nos différents projets au programme sont publiés sur notre blog https://musicologygitega.wordpress.com .

Adolphe B. : Merci pour l’entretien et bon courage pour cette initiative unique.

Mgr Justin Baransananikiye :Merci beaucoup Adolphe et au media www.afrique.fr pour l’intérêt que vous avez bien voulu accorder à l’Institut de Musicologie de Gitega.

 Propos recueillis par BIREHANISENGE Adolphe.

 

Pour plus d’informations sur la musique Burundaise et l’institut :

INSTITUT DE MUSICOLOGIE DE GITEGA

B.P. 197 Gitega, Burundi

Tel : +257 79 877 097 ou +257 77 758 123

E-mail : baransajust@gmail.com

https://musicologygitega.wordpress.com

 

 

 

 

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