BURUNDI: L’ « HISTOIRE D’UNE HAINE MANQUEE » SELON EDDY MUNYANEZA.

« Histoire d’une haine manquée » est le titre du film documentaire de 26 minutes qui raconte l’histoire de son auteur, réalisateur et producteur Eddy Munyaneza, enfant chéri de Menya-Media la pepinière du futur du Cinéma burundais. La caméra d’Eddy a toujours raconté des histoires d’hommes et de femmes à travers des fictions, des documentaires, des clips, des publicités. Et un jour, à force de tourner en rond cherchant des images à raconter, sa caméra s’est retournée vers lui même et sa famille. Ainsi est né l’ « histoire d’une haine manquée », le film.

Au moment où les burundais essayent de laisser derrière leurs dos un lourd passé tragique caractérisé à plusieurs reprises par les conflits ethniques (hutu et Tutsi) qui ont endeuillé des milliers de burundais, Eddy nous y replonge encore une fois, comme pour nous dire qu’un peuple sans passé clair est un peuple sans avenir. Comme il le dit lui meme: « tous les burundais ont une histoire à raconter. Tous ont vécu un jour la guerre, la haine, l’amour, la faim, la misère ».

D’un cote ce film relate une exception (qui confirme la règle ) des temps durs, mais aussi cet oeuvre d’Eddy Munyaneza contredit la version officielle et généraliste à la portée du monde entier. Ce n’est pas vrai que tous les tutsi ont tué les hutus comme non plus tous les hutus n’ont pas tué les tutsi. La preuve nous est fournie par Eddy Munyaneza en personne. Ainsi en 1993, alors que la guerre fratricide entre hutus et tutsis faisait rage au Burundi, des hutus ont sauvé de la mort leurs frères tutsis et des tutsis ont fait de même pour leurs frères hutus. Eddy et ses frères réchappent d’une mort certaine, aidés par leurs voisins hutus. Ce film est un hymne à la fraternité et le symbole d’une cohabitation réussie. En attendant la mise en place des mécanismes de justice transitionnelle (tribunal pénal international et ou la commission nationale pour la vérité et la réconciliation) qui devront établir les faits, la responsabilité de chacun déterminant qui est victime et qui est bourreau, ce film nous relate une petite épisode que si elle s’était répétée à grande échelle, le Burundi n’aurait pas perdu un si grand nombre de ses enfants.

Dans un pays qui n’a jusqu’ici produit qu’un seul long métrage («Gito l’ingrat» en 1992) et quelques documentaires, l’ «histoire d’une haine manquée» a déjà retenu l’attention de plus d’un et il n’a pas encore terminé son ascension vers le succès. Ainsi il a reçu mention spéciale à la deuxième édition du Festival International du Cinéma et de l’Audiovisuel du Burundi (FESTICAB http://festicab.org/) en avril 2010, puis il a été présenté à la deuxième édition des rencontres du documentaire africain en juin 2010, au Sénégal obtenant la 9ème position sur 147 films en compétition, le film bénéficiera aussi d’une diffusion pendant un an sur des chaînes de télévision au Mali, Niger, Sénégal et au Bénin.

En outre il a été également sélectionné pour le Festival Images en live de Yaoundé. A la clôture de ce dernier rendez vous important, nous avons rencontré Eddy Munyaneza réalisateur et producteur burundais.

Adolphe B.: Qui est Eddy Munyaneza? Présentez vous aux lecteurs de www.afrique.fr.

Eddy Munyaneza: Eddy MUNYANEZA est réalisateur, cameraman, monteur, né le 24 0ctobre 1981, sur la colline Higiro, Commune et Province Gitega, la deuxième ville du Burundi. Je suis marié et père d’un petit garçon deux ans et demi.

Adolphe B.: Comment devient on auteur, réalisateur et producteur cinématographique dans un pays où la culture cinématographique est visiblement presque inexistante (et où il n’existe pas d’ école de formation cinématographique)? Quel a été votre parcours?

Eddy Munyaneza: Mon intérêt pour le cinéma a commencé très tôt. Je n’hésitais pas à me rendre souvent en ville à l’insu de mes parents pour visiter les petits endroits de projection de Cinéma où j’ai fini par être un client permanent.

Après mes études secondaires, j’avais l’espoir de continuer dans le domaine du cinéma mais le pays ne dispose pas de ce genre d’école. Avec ma petite camera offerte par mon père adoptif, j’ai commençé à réaliser quelques petits reportages, mais aussi à couvrir des cérémonies de différentes fêtes de famille à Gitega. J’ avais pas mal de clients. En 2004 j’ ai décroché un job grâce à une amie d’ enfance qui travaillait dans une association appelé Menya-Media, une organisation qui a un volet audiovisuel. Ensuite je me suis retrouvé dans des activités qui me demandaient de faire la couverture médiatique des élections de 2005. Quand on me demanda: «combien  demandes tu pour couvrir le déroulement des élections sur trois bureaux de votes ?»

J’ai répondu : « je ne demande rien. Attendez d’abord et jugez les résultats.» Envoyé à Muramvya je suis revenu avec de très belles images…

C’est ainsi que Jean Luc Kesch, le représentant légal de Menya Media me proposa de travailler comme caméraman monteur. Je lui ai avoué à l’époque que je ne savais pas faire un montage numérique. Il m’a ensuite rassuré que c’était le meilleur moment pour l’ apprendre.

Ce fut le début de ma carrière cinématographique. J’ai commencé par être cameraman tout en apprenant le montage. Par après je suis devenu réalisateur. Par la suite Menya Media va devenir une organisation championne dans la réalisation des films institutionnels et des publicités au Burundi. J’ai bénéficié également de nombreuses formations: CIFAP, BREXTA, CFI, BFC,…… Après ma formation pratique en machinerie par CUT juste avant la réalisation du film «NAWEWE» (www.na-wewe.com), où j’avais le rôle de machiniste, ce fût mon tour de persuader le monde du cinéma. En 2010 j’ai réalisé mon premier film documentaire d’auteur de création, HISTOIRE D’UNE HAINE MANQUEE, mon histoire propre pendant la crise de 1993 dans mon pays natal et sur ma colline originaire.

Mon ambition est de continuer à apprendre avec espor de trouver plusieurs opportunités pour me spécialiser dans le domaine du cinéma par une formation approfondie. Mon rêve est d’arriver à l’implantation de l’industrie cinématographique au Burundi.

Adolphe B.: Quelles sont vos réalisations jusqu’aujourd’hui?

Eddy Munyaneza: J’ai réalisé plusieurs films documentaires institutionnels, pendant mon parcours à Menya Media. L’ « histoire d’une haine manquée » est mon premier film documentaire de création. Participer également au tournage du film court métrage « NA WEWE » comme machiniste fut pour moi une très grande expérience.

Adolphe B.: Comment a-t-il été accueilli votre film documentaire au Sénégal et au Cameroun?

Eddy Munyaneza: Le film a été sélectionné dans une foire de film documentaire à Luma au Sénégal. Il a été choisi parmi 10 films sur 147 pour se répartir les coûts d’acquisition.  Au Cameroun tout le monde a apprécié mon film. Après la projection, beaucoup de réalisateurs et producteurs m’ont approché et m’ont félicité pour cet œuvre. Tu peux pas savoir comment je me suis senti à ce moment là . C’est difficile à decrire.

Adolphe B. : Après le court métrage «Na wewe» d’ Ivan Goldschmidt et de Jean Luc Pening, après le film documentaire « Burundi 1850-1962» de Ngabo Léonce, «Histoire d’une haine manquée», Le Burundi est entrain de devenir le paradis des courts métrages puisqu’il ne vente qu’un seul long métrage. Pourquoi? Ne serait il pas mieux de produire de longs métrages pour mieux s’exprimer? Le temps ne fait pas défaut dans un court métrage? N’est il pas difficile pour ne pas dire impossible d’en dire long à travers un court métrage?

Eddy Munyaneza: Vous avez raison, il serait mieux de faire un long métrage mais plus un film devient long, plus il demande des moyens. Regardez les bons longs métrages déjà produits au Burundi, ils sont quand même bien produits, les courts métrages aussi. Je pense qu’au Burundi on aimerait y aller doucement mais sûrement, c’est déjà une bonne chose  parvenir à produire autant de courts métrages. Je suis confiant que des longs métrages vont venir, ils sont déjà en cours de route.

Adolphe B. : Que ça soit «Na wewe», «Burundi 1850-1962», ou «histoire d’une haine manquée» sont tous des films qui font allusion ou qui relatent l’histoire sombre du Burundi (à savoir la colonisation et le conflit hutu-tutsi), pourquoi cet acharnement sur les temps sombres de l’histoire du pays? Ne craignez vous pas de donner le même image négatif du Burundi à l’extérieur du pays (comme le font d’habitude les occidentaux) comme quoi au Burundi il n’y a que conflits ethniques? Pourquoi ne pas focaliser le cinéma burundais sur des événements heureux qui sont très nombreux au Burundi?

Eddy Munyaneza: Euh.. Il faut voir le contexte ou le fond de l’histoire qui se trouvent dans ces films « NA WEWE » et « histoire d’une haine manquée  » sont des films qui utilisent l’histoire dramatique qu’a connu le Burundi pour montrer sa banalité. Là où les autres disent qu’ il y’a des conflits  et que c’est gravissime, ces films montrent la banalité de ces conflits dans «Na wewe» ou encore l’impuissance de ces conflits dans mon film. L’ethnie est une réalité dans notre pays et on n’y peut rien, on affronte je trouve notre différence plutôt que de faire de cette différence qui est en fait une richesse, un conflit. Tant que les burundais aborderont ce thème avec un œil positif ça ne me dérange pas, mais si on l’exploite pour replonger mon peuple dans un deuil comme on l’a vu dans d’autres films de la région des grands lacs ça me gênerait. Cela dit d’autres films sur d’autres thèmes seront bons aussi.

Adolphe B. : Le titre de votre film parle de la haine avec regret comme si la haine était la règle et son absence une exception ou tout simplement comme une haine qui aurait dû être. Est ce que c’était réellement le cas pendant cette période?

Eddy Munyaneza: Ah oui pendant la période de la crise, il n’y avait que la haine qui guidait la population. Ce qui m’est arrivé était une exception, heureusement qu’il y’a eu d’autres histoires semblables où les gens refusaient de s’entretuer et préféraient mourir ensemble, c’est le cas de ces élèves de Buta qui ont péri tous hutu et tutsi.

Sur les traces de l' "histoire d'une haine manquée"…

Adolphe B. : Votre film raconte l’histoire d’une famille tutsi (la votre) sauvée par les voisins hutus. Ne craignez vous pas d’être pris par certain comme un reviseur de l’histoire récente du Burundi dans le sens que vous présentez les tutsi comme victimes et hutus comme bourreaux donc les seuls qui auraient pu sauver les tutsi? Pourquoi l’on ne raconte pas souvent (pour ne pas dire jamais) dans des films l’histoire des hutus sauvés par des tutsi? Les hutus victimes n’ont pas existé?

Eddy Munyaneza: J’aimerais montrer cet aspect aussi et je pense que je le ferai un jour.  Le but de mon film n’était pas vraiment de dire tel est bon tel autre est mauvais, loin de là je voulais juste dire qu’il ne faut jamais globaliser c’est cela même qui nous a plongé dans un chaos. On ne peut pas juger quelqu’un par son ethnie ou par quoi que ce soit si ce ne sont que ses œuvres, ses actes, le reste est ridicule.

Pour répondre à ta question, non je n’ai pas peur d’être pris comme un reviseur de l’histoire récente du Burundi, si vous avez bien suivi le film vous verrez que les hutus étaient eux aussi quelque part des victimes dans la mesure où certains d’entre eux étaient contrains d’éliminer leurs prochains, leurs voisins. Je pense que l’histoire la plus récente est celle de 1993 où les tutsi sont victimes, les hutu ont aussi été victimes en 1972, des intellectuels hutu ont péri ce qui est une mauvaise chose, j’espère qu’un bon film montrera un jour les deux aspects avec un côté positif.

Adolphe B. : Selon vous, le conflit hutu-tutsi est il aujourd’hui seulement objet de film documentaire ou il est encore d’actualité dans la vie de tous les jours des burundais?

Eddy Munyaneza: A mon avis je pense sincèrement que le conflit hutu-tutsi est loin derrière nous, elle fait maintenant juste partie de notre histoire, elle n’est vraiment plus d’actualité dans nos vies, il y’a des exceptions mais en général l’ethnisme est banalisé, on accepte ce qu’on est et on est fier, on a d’autres problèmes que les conflits ethniques. Dieu merci ce qui n’était pas le cas les années passées.

Adolphe B. : Votre film est il en vente? Si oui où est il possible de s’en procurer?

Eddy Munyaneza : Oui…,et  non…. Un collectif d’acheteurs africains s’est réuni à Louma afin d’acquérir ensemble une liste de 10 films et se répartir les coûts d’acquisition. C’est AfricaDoc qui avait organisé cette foire de films documentaire Africain. J’ai eu la chance que mon film ait été sélectionné parmi les dix titres. Donc pour les chaines TV c’est AfricaDoc qui s’occupe de la vente de mon film (http://www.africadocnetwork.com).

Mon but en faisant ce film n’était pas de gagner de l’ argent, je voulais juste que ce film soit diffusé le plus largement possible. Donc pour moi, pour les burundais celui qui veut je lui en donne gratuitement sans rien demander.

Adolphe B. : Pourquoi le Cinéma n’est-il pas prosper au Burundi comme dans d’autres pays africains? Qu’est ce qui manque? Quels remèdes?

Eddy Munyaneza: Le cinéma n’est pas prospère dans mon pays parce qu’on a connu une guerre civile pendant plus de dix ans et pendant ce temps les autres pays africains étaient entrain de faire leurs preuves dans le cinéma.

Eddy en action…

Adolphe B. : Quels sont vos projets pour le futur? A quand un Oscar ou la palme d’or?

Eddy Munyaneza : (Rire) pourquoi pas, je ne sais pas, peut être bientôt peut être dans plusieurs années, je n’en sais rien, mais ce qui est sûr c’est que «l’histoire d’une haine manquée» m’a encouragé, le fait que ce film soit en compétition officiel du Festival Panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) de cett’année, c’est déjà un pas. Je vais continuer à  faire de mon mieux, travailler et surtout sortir ce qui est dans mon cœur. J’ai besoin de formations en écriture, pourquoi pas faire un master? c’est ça mon ambition. J’ai besoin d’apprendre plus. Je viens d’être sélectionné parmi ceux qui vont faire une résidence d’écriture du 07 mars au 21 mars à BOBO Dioulasso toujours organisé par AFRICADOC, tout juste après le Fespaco. J’espère que l’aide des professionnels du cinéma documentaire me sera de grand apport pour mon prochain projet «Gitega Sanctuaire des Tambours sacrés» un film historique. C’est un grand projet mais faisable.

Adolphe B. : Merci pour cet entretien et bon courage pour tout ce que vous entreprenez.

Eddy Munyaneza: Merci beaucoup à vous merci d’avoir pensé à moi que dieu vous bénisse.

Propos recueillis par BIREHANISENGE Adolphe.

 

 

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Eddy MUNYANEZA

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muirak2000@gmail.com

www.menya-media.org

 


3 Commentaires

  1. Mr Eddy tu peux nous donner ce film sur internet

  2. gute jewe nisawa nawe nigute

  3. nshimirimana pacifique septembre 8, 2011 at 9:26 · Répondre

    courage mon frère!je te souhaite un bon succès dans l’avenir ça serait un honneur pour toi ,nous les amis ,les burundais en géneral et le pays!!!go on

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